Archives de : avril 2009

Le dilemme d’Euthyphron – Suite et Fin

knowing

Un deuxième problème

Le deuxième problème suggéré par Bertrand Russel est comme suivant : qu’est-ce que le « bien » ? En effet, cela n’aide pas de dire que Dieu est bon à moins de savoir à quoi ce terme se réfère.

Si le mot « bien » signifie « en accord avec la nature et le caractère de Dieu », nous avons un problème. Quand la Bible dit « Dieu est bon », cela veut dire « Dieu a la nature et le caractère de Dieu ». Si Dieu et la bonté sont la même chose, alors la phrase « Dieu est bon » ne veut rien dire de plus que « Dieu est Dieu », une tautologie inutile.

La réponse à ce problème dépend de la notion philosophique d’identité, exprimée symboliquement : A = A. Quand une chose est identique à une autre, il n’y a pas deux éléments mais un seul. Par exemple, l’actuel président des États Unis (Barack Obama) est identique à l’auteur du livre The Audacity of Hope. Ce qui est vrai du premier est aussi vrai de l’autre. Le président et l’auteur du livre sont la même personne. Ils ne sont pas deux, mais un.

Dans la perspective chrétienne, Dieu n’est pas bon dans le même sens qu’un célibataire est une personne qui n’est pas engagé avec une autre personne. Quand nous disons Dieu est bon, nous donnons une information additionnelle : Dieu a une certaine qualité. Dieu n’est pas exactement la même chose que la bonté (identique). C’est une caractéristique essentielle de Dieu, donc il n’y a pas de tautologie.

Connaissance morale

Une compréhension de l’enseignement chrétien sur Dieu enlève un problème, cependant nous en rencontrons un autre : comment nous pouvons connaître ce qu’est le « bien » si nous ne le définissons pas premièrement ?

La façon dont Abraham répond quand il apprend que Dieu a l’intention de détruire Sodome et Gomorrhe nous donne une clé pour répondre :

Faire mourir le juste avec le méchant, en sorte qu’il en soit du juste comme du méchant, loin de toi cette manière d’agir ! Loin de toi ! Celui qui juge toute la terre n’exercera-t-il pas la justice ? (Genèse 18.25)

Sachant qu’aucun commandement n’a été transmis auparavant par Dieu, comment Abraham sait-il que la justice requiert que Dieu ne traite pas le méchant et le juste de la même façon ? La réponse est qu’Abraham connait le bien sans définition a priori ou décret de Dieu, grâce à une intuition morale. Il n’a pas besoin d’un décret divin pour définir la justice, car sa connaissance morale est en lui.

Même l’athée comprend ce que le terme moral signifie. Il n’a pas besoin de Dieu pour connaître la morale. Il a besoin de Dieu pour faire sens à ce qu’il reconnaît.

C’est précisément pourquoi l’argument moral en faveur de l’existence de Dieu est aussi bon. La reconnaissance de la morale mène à Dieu de la même façon que la chute des pommes mène à la gravité. Notre intuition morale reconnaît l’effet, mais quelle est la cause adéquate ? Si Dieu n’existe pas, alors les termes moraux sont incohérents et nos intuitions morales n’ont aucun sens.

Les chrétiens n’ont pas à craindre le dilemme d’Euthyphron, puisqu’il s’agit d’une mauvaise compréhension du Dieu révélé dans la Bible. Le bien n’est ni au dessus de Dieu ou simplement la volonté de Dieu. Plutôt, l’éthique est fondée dans son caractère saint. Les notions morales ne sont pas arbitraires et données sur un coup de tête. Elles sont fixes, absolues et fondée dans la nature immuable de Dieu.

De plus, aucune définition extérieure de la piété est nécessaire parce que la morale est connue directement grâce à notre intuition morale. Les lois de Dieu expriment son caractère et – si nos intuitions morales sont intactes – nous reconnaissons immédiatement que ces lois sont bonnes.


D’après un article de Greg Koukl : The Euthyphro’s dilemma

Lire aussi :

Le dilemme d’Euthyphron – La solution

Fondement

Le défi de Platon nous oblige à considérer un détail important dans chaque discussion sur la nature de la morale : fondement.

Le mot « fondement » signifie originellement « base, ce sur quoi repose quelque chose » 1

En philosophie, il se réfère au fondement logique d’un propos. La tâche d’Euthyphron était d’identifier le fondement logique de la sainteté. Sur quelles fondations la morale tient-elle ?

Une loi est légitime seulement en vertu de l’autorité sur laquelle elle repose. Le gouvernement français ne peut pas faire voter des lois qui s’appliqueraient aux péruviens. Les lois françaises s’appliquent seulement aux citoyens (et résidents français). De même, les individus ne peuvent créer des lois qui s’appliqueraient à leur voisinage, car ils ne possèdent pas l’autorité requise.

Le problème du fondement moral est difficile pour un athée qui affirme qu’il existe une éthique en dehors de Dieu. Certainement, un athée peut agir d’une manière considérée « morale », mais il est difficile de savoir ce à quoi le terme se réfère. Il signifie généralement les règles ou principes de conduite, la recherche d’un bien idéal, individuel ou collectif ; une Loi donnée par une autorité légitime. Cependant, sans dispensateur d’une Loi morale (Dieu), il ne peut y avoir de loi transcendante, et il ne peut y avoir d’obligation morale.

Le moine trappiste Thomas Merton le met en mots de cette façon :

Au nom de qui ou de quoi me demandes-tu d’agir ? Pourquoi devrais-je nier mon « moi », ce que je désire, au profit de quelques standards qui existent seulement dans notre imagination ? Pourquoi devrais-je louer les fictions que vous détenez au nom de personne ? 2

Un athée « moral » est comme un homme assis à table qui ne croit ni au producteur, ni à l’élévateur, ni au pécheur, ni au cuisinier. Il croit que la nourriture est juste apparue sans explication et sans cause suffisante devant lui.

Lisez plutôt le commentaire suivant :

Ces questions ne se posent pas parce que nous n’avons pas le choix, à la base : notre programme génétique nous façonne et nous créent comme des individus de l’espèce humaine, avec tous les attributs qui en découlent. Parmi ces attributs figurent un instant grégaire, un profond instinct de survie individuel, et des notions rudimentaires de bien et de mal qui nous font en particulier protéger notre meute par rapport au reste du monde. Est-ce que les loups se demandent s’ils devraient être concernés par la survie de leur espèce, ou de leur meute, ou même d’eux-même ? Bien sûr que non. Ils ont en eux, profondément codés dans leurs gènes, cet instinct de survie individuel et cet instinct de vivre en meute, qui favorise la survie des individus. Et donc de l’espèce. Et ils suivent leurs instincts, sans se poser de questions.

Comme je l’ai dit nous pouvons choisir de répondre à ces stimulis de la manière que nous le souhaitons, dans les limites des contraintes physiques, mais la majorité des êtres humains choisissent de suivre ce que leur dicte leur programmation génétique, comme parler, se nourrir, survivre, se reproduire, vivre en groupe – ou plutôt ne choisissent pas d’aller à l’encontre de ces stimulis – et le respect de ces instincts, évidemment transformés par la pensée conceptuelle et les acquis culturels de chaque individu, assure la survie de l’espèce. Parce que s’il en avait été autrement, nous ne serions pas là pour en parler. Tout simplement.3

La morale athée n’a pas de fondement. Tout est déterminé par nos gènes. Nos gènes sont codés de telle façon que la majorité des êtres humains répondent positivement au stimuli « aime ton prochain » mais cela aurait bien pu être : « tue ton prochain ». Au final, il n’y a pas de différence. Tout simplement.

Est-ce que le chrétien fait mieux ? C’est le défi lancé par le dilemme d’Euthyphron.

La solution

La solution au dilemme d’Euthyphron est simple. Il suffit de montrer que c’est un faux dilemme. Il n’y a pas deux options, mais trois.

Le chrétien rejette la première option : la morale n’est pas fonction arbitraire du pouvoir de Dieu. Et il rejette la deuxième option : Dieu n’est pas dépendant d’une loi supérieure à lui-même.

La troisième option est qu’une loi objective existe (ce qui évite la première corne du dilemme). Cependant, cette loi n’est pas extérieure à Dieu, mais interieure (ce qui évite la seconde corne). La morale est fondée dans le caractère immuable de Dieu, qui est parfaitement bon. Ces commandements ne sont pas des caprices, mais enracinés dans son caractère parfaitement saint.

Est-ce que Dieu pourrait simplement déclarer que torturer des bébés est moral ? Non, Dieu ne pourrait pas le faire. Mais, ce n’est pas un problème de commandement. C’est un problème de caractère. C’est contraire à son caractère.

En conclusion, la réponse du chrétien évite entièrement le dilemme. La morale n’est pas antérieure à Dieu – logiquement antérieure à lui – comme Bertrand Russel suggérait, mais enracinée dans sa nature. La morale n’est pas fondée dans les commandements de Dieu, mais dans son caractère, qui s’exprime dans ses commandements.

À suivre …


(1) http://www.cnrtl.fr/etymologie/fondement (avril 2009)
(2) Cité dans Phillip Yancy, The Other Great Commission, Christianity Today, October 7, 1996, 136
(3) Extrait d’un échange ouvert, intelligent et intéressant après l’article Dialogue avec un sceptique.

Lire aussi :

Le dilemme d’Euthyphron – Le problème

Le fameux dilemme de Platon concernant la nature du bien est encore posé aujourd’hui comme un sérieux défi au Christianisme. Un acte est-il est juste parce que Dieu le commande, ou est-ce que Dieu le commande parce qu’il est juste ?
La question fait la première fois surface dans le dialogue de Platon entre Socrate et Euthyphron.

Le défi

Dans le dialogue entre Socrate et Euthyphron1, Socrate tente de comprendre l’essence de la sainteté :

Socrate : Que dirons-nous donc du saint, mon cher Euthyphron ? Tous les dieux ne l’aiment-ils pas, selon toi ?

Euthyphron : Oui, sans doute.

Socrate : Est-ce parce qu’il est saint, ou par quelque autre raison ?

Euthyphron : Par aucune autre raison, sinon qu’il est saint.

Socrate : Ainsi donc, ils l’aiment parce qu’il est saint ; mais il n’est pas saint parce qu’ils l’aiment.

Le dilemme Euthyphron est comme suivant : est-ce qu’une chose est bonne simplement parce que les dieux l’ont dit ? Or est-ce que les dieux disent qu’une chose est bonne à cause d’une autre raison ? Si donc, quelle est cette raison ? Le problème semble avoir déconcerté Euthyphron.

Dans des temps plus récent, l’approche de Platon a été utilisée comme une attaque contre la cohérence du Christianisme. Par exemple, le philosophe athée Bertrand Russel formula le problème dans ce sens :

« Si vous êtes à peu près sûr qu’il y a une différence entre le bien et le mal, vous êtes dans cette situation : Est-ce que cette différence est due au décret de Dieu ou non ? Si cela est due au décret de Dieu alors pour Dieu lui-même il n’y a pas de différence entre le bien et le mal, et il n’y a plus de raison de dire que Dieu est bon. Si vous dîtes, comme les théologiens le font : Dieu est bon, vous devez ensuite dire que bien et mal ont une signification indépendante au décret de Dieu, parce que les décrets de Dieu sont bons et mauvais indépendamment du simple fait qu’il les a décrétés. Si vous dîtes cela, alors vous devez ensuite dire que ce n’est pas seulement à travers Dieu que le bien et le mal sont venus à l’existence, mais qu’ils sont dans leur essence logiquement antérieur à Dieu. » 2

Le problème

La version de Russel est une tentative de montrer qu’il y a un défaut interne dans les notions chrétiennes de Dieu et de bonté. Dieu commande-t-il ce qui est juste parce que c’est juste ou est-ce juste parce que Dieu le commande ?

Ce problème présente un dilemme parce que nous sommes forcés de choisir entre deux options. Les deux sont hostiles au théisme chrétien.

En effet, d’une part, Dieu règne et sa loi est suprême. En tant que Souverain, il établit les lois morales de l’univers. Ses ordres sont absolus. En d’autres termes, Dieu a déclaré que le meurtre, le vol et le viol étaient mauvais. Mais cela aurait pu être différent. Ainsi, par simple décret de Dieu, un acte « immoral » aurait pu soudainement devenir « moral » ! La morale serait alors arbitraire, dépendant des caprices de Dieu.

Aussi, il réduit la bonté de Dieu à son pouvoir. Dire que Dieu est bon signifie simplement qu’il est capable de faire respecter ses commandements. Comme Russel l’a écrit : « Pour Dieu lui-même, il n’y a pas de différence entre le bien et le mal. » Ce qui n’est pas le christianisme, puisque dans celui-ci la morale n’est pas arbitraire. Dieu n’est pas libre d’appeler quelque chose qui est mal bien, et ce qui est bien mal. « Dieu ne peut mentir » (Hébreux 6.18). Dieu ne peut pécher.

Mais, d’autre part, l’alternative ne semble pas mieux. Si le chrétien affirme que la morale n’est pas arbitraire, il est coincé par la seconde corne du dilemme. Si le standard lui-même est absolu de sorte que Dieu ne puisse pas le violer, le Tout-Puissant n’est-il pas soumis à cette loi supérieure ? Le souverain devient le subordonné.

Dans chaque cas, le chrétien perd. Soit Dieu n’est pas bon, soit il n’est pas souverain. C’est le dilemme d’Euthyphron.


À suivre …


[1] Platon, Euthyphron, Traduction de Victor Cousin, 1822, http://www.ac-nice.fr/philo/textes/Platon-Euthyphron.htm, avril 2009
[2] Bertrand Russell, Why I Am Not a Christian, New York: Touchstone, Simon & Schuster, 1957, 12 (traduction personnelle)

Lire aussi :