« Deux choses remplissent mon esprit d’une admiration et d’un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi. »
- Emmanuel Kant, Critique de la raison pratique, 1788.

Alors que l’argument ontologique cherche à établir l’existence de Dieu en partant de sa définition, l’argument cosmologique part de l’observation du monde pour en déduire l’existence de Dieu – il s’agit donc d’un argument a posteriori. L’argument, qui trouve son origine chez Platon et Aristote, a été défendu par des penseurs tels que Al-Ghazali, Thomas d’Aquin et Leibniz. Nous examinerons deux « versions » de l’argument cosmologique : l’argument tel qu’il est formulé par Thomas d’Aquin (1224-1274), et l’argument cosmologique dit du kalam.
Dans sa Somme Théologique, Thomas d’Aquin expose cinq voies qu’on peut emprunter pour démontrer l’existence de Dieu. Dans le cadre de l’argument cosmologique nous étudierons les trois premières voies1:
1. La voie par le mouvement : « Il est évident, nos sens nous l’attestent, que dans ce monde certaines choses se meuvent. Or , tout ce qui se meut est mû par un autre. [...] Il est nécessaire de parvenir à un moteur premier qui ne soit lui-même mû par aucun autre, et un tel être, tout le monde comprend que c’est Dieu. »
2. La voie par la cause : « Il y a un ordre entre les causes efficientes. [...] Si l’on devait monter à l’infini dans la série des causes efficientes, il n’y aurait pas de cause première. [...] Il faut donc nécessairement affirmer qu’il existe une cause efficiente première, que tous appellent Dieu. »
3. La voie par la contingence : « Certaines choses naissent et disparaissent, et par conséquent ont la possibilité d’exister et de ne pas exister. [...] On est donc contraint d’affirmer l’existence d’un Être nécessaire par lui-même, qui ne tire pas d’ailleurs sa nécessité, mais qui est cause de la nécessité que l’on trouve hors de lui, et que tous appellent Dieu. »2
Thomas d’Aquin s’appuie en particulier sur la notion de l’impossibilité de régression infinie de causes, notion qui soulève un certain nombre de questions.
La voie par le mouvement, par exemple, postule l’existence nécessaire d’un premier moteur non-mû, sans que cette existence ne puisse être démontrée autrement que par le raisonnement.
Et pourquoi cet argument mènerait-il à l’existence d’un Dieu unique ? Dieu, s’Il existe, n’aurait-Il pas simplement « remonté l’horloge » de l’univers ?
L’argument cosmologique dit du kalam3, qui nous vient de la philosophie médiévale arabe, insiste lui aussi sur la notion de causalité.On peut formaliser cet argument de la manière suivante :
1. Tout ce qui commence à exister a une cause.
2. L’univers a commencé à exister.
3. Ainsi, l’univers a une cause.
La théorie du Big Bang, stipulant l’origine de l’univers dans une « singularité » et infirmant la notion d’éternité de l’univers, a donné une vitalité nouvelle à cette formulation de l’argument cosmologique, en fournissant à la seconde prémisse un fondement scientifique.
–
1- Les quatrième et cinquième voies se rapportent respectivement à l’argument moral et à l’argument téléologique.
2- Somme théologique, Partie Ia, Question 2 – L’existence de Dieu; Article 3 – Dieu existe-t-il ?
3- Terme arabe traduit par discours.

La question est lâchée…
Elle se rapporte au génocide du livre de Josué quand Dieu commande la destruction des Cananéens pour occuper la Terre Promise. La question ne peut laisser personne indifférent. Que l’on soit chrétien ou non chrétien, il est difficile d’y répondre simplement. La réponse que nous y apporterons informera notre compréhension de la justice et de la grâce de Dieu.
Pendant un instant, supposons que Dieu soit effectivement immoral en ordonnant le massacre des Cananéens dans la Bible. Les conséquences doivent être explicitées. La personne qui condamne moralement Dieu reconnaît par conséquent l’existence d’actions morales (ou bonnes) et d’actions immorales (ou mauvaises). En d’autres termes, cette personne reconnaît l’existence d’un bien et d’un mal absolus. Sans cela, elle ne pourrait pas condamner moralement Dieu.
Or, si cette personne affirme qu’il existe des actes jugés moraux et immoraux, elle affirme par la même occasion l’existence d’une loi morale qui permet de distinguer entre ces deux catégories. Sans loi morale, il est impossible de distinguer entre le bien et le mal. Et qui dit loi morale, dit législateur moral. Aussi, ce législateur doit lui-même être absolu. Ce législateur est autrement appelé Dieu.
En résumé, toute personne qui questionne le caractère moral de Dieu affirme par la même occasion son existence. Ainsi, les atrocités commises par le peuple de Dieu dans l’Ancien Testament ne sont pas des arguments contre l’existence de Dieu. En clair, cette question ne peut pas être une objection à l’existence de Dieu.
Ça c’est pour l’aspect un peu philosophique de la question. Voyons maintenant l’aspect biblique.
Nous supposons que la question est en relation aux événements qui se déroulent dans le livre de Josué quand Dieu commande à Israël de détruire les Cananéens dans le but d’occuper la Terre Promise. Dieu ordonne la destruction totale de ce peuple. Il demande à son peuple d’exercer un jugement contre ses ennemis (Dt 7.1-2, 16, 23).1
Avant de répondre à la question, il nous faut explorer ce que dit la Bible dans son ensemble au sujet de la justice et de la grâce de Dieu.
1. En tant que Créateur de l’univers, Dieu a des droits absolus sur toute sa création.
« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre » (Gen 1.1) « et la mer et tout ce qui s’y trouve » (Act 14.15). Pour la Bible, « C’est à l’Éternel qu’appartient la terre avec tout ce qu’elle contient, le monde avec tous ceux qui l’habitent. » (Ps 24.1). Dieu dit : « toute la terre m’appartient » (Ex 19.5) et « tous les animaux des forêts sont à moi, … ». Le fait que toutes choses appartiennent à Dieu signifie qu’il est libre d’en faire ce qu’il veut : « Notre Dieu est dans les cieux, et il fait ce qu’il veut. » (Psaume 115.3). Dans sa divine providence, Dieu « a fait en sorte que tous les peuples, issus d’un seul homme, habitent sur toute la surface de la terre, et il a déterminé la durée des temps et les limites de leur habitation. » (Actes 17.26) et il possède un droit sur toutes les vies humaines (Ezéchiel 18.4). Dieu a des prérogatives divines et personne ne peut lui dire « Que fais-tu ? » (Job 9.12 cf Rom 9.19-20).
à suivre …
Cet article est une adaptation libre et partielle de How Could God Command Genocide in The Old Testament de Justin Taylor.
–
1- Par ailleurs, dans un souci de clarté et d’accessibilité, nous excluons a priori la perspective libérale qui défend la thèse de la non-historicité des événements.
« Je suis stupéfait de constater à quel point l’image scientifique du monde réel autour de moi est déficiente. Elle nous fournit quantité d’informations factuelles, ordonne toutes nos expériences de manière magnifiquement cohérente, mais elle est horriblement silencieuse quant à toute cette diversité de choses qui nous tiennent effectivement à cœur et qui nous importent réellement. Elle ne peut rien nous dire à propos du rouge et du bleu, de l’amer et du sucré, de la douleur physique et du plaisir physique ; elle ne connaît rien du beau et du laid, du bon ou du mauvais, de Dieu et de l’éternité. La science prétend parfois répondre à des questions dans ces domaines, mais les réponses sont très souvent si ridicules que nous ne sommes pas enclin à les prendre au sérieux. »
- Erwin Schrödinger, Nature and the Greeks, 1954.
« La tolérance est la vertu de l’homme sans conviction. »
- Gilbert Keith Chesterton.
L’argument ontologique1 consiste à établir l’existence de Dieu par la seule analyse de sa définition ou de son essence. On parle ainsi d’argument a priori – à la différence des autres arguments théistes, a posteriori, qui reposent sur l’observation du monde.
Voici l’argument ontologique, tel qu’il est formulé par Saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109) :
La foi nous dit que vous êtes l’être par excellence, l’être au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir.
« L’insensé a dit dans son cœur : II n’y a point de Dieu » ; a-t-il dit vrai ? [...] L’insensé lui-même, en entendant parler d’un être supérieur à tous les autres et au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir, comprend nécessairement ce qu’il entend ; or, ce qu’il comprend existe dans son esprit, bien qu’il en ignore l’existence extérieure. Car autre chose est l’existence d’un objet dans l’intelligence, autre chose la notion de l’existence de cet objet. [...] Or, cet être suprême au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir ne saurait exister dans l’intelligence seule ; car, en supposant que cela soit, rien n’empêche de le concevoir comme existant aussi dans la réalité, ce qui est un mode d’existence supérieur au premier. Si donc l’être suprême existait dans l’in-telligence seule, il y aurait quelque chose que la pensée pourrait concevoir au-dessus de lui ; il ne serait plus l’être par excellence, ce qui implique contradiction. Il existe donc sans aucun doute, et dans l’intelligence et dans la réalité, un être au-dessus duquel la pensée ne peut rien concevoir. 2
L’argument ontologique a depuis été repris sous diverses formes par des philosophes tels que Descartes, Spinoza, Leibniz et, plus récemment, Norman Malcolm et Alvin Plantinga.
Une critique de l’argument fut formulée par Gaunilon, un moine de l’abbaye de Marmoutiers, contemporain de saint Anselme. Gaunilon réfute l’argument ontologique en prenant l’exemple de l’île « perdue » : si quelqu’un affirme qu’il existe, quelque part dans l’océan, une île jouissant de « toutes les richesses et délices en abondance inestimable », et que je comprends intellectuellement ce qu’est cette île, celle-ci devrait exister dans la réalité. Saint Anselme répond à Gaunilon en expliquant qu’une île est une chose limitée – on peut toujours imaginer des îles plus merveilleuses – alors qu’un être « tel que rien ne peut se penser de plus grand » est unique.
Emmanuel Kant a proposé une critique détaillée de l’argument dans sa Critique de la raison pure, en postulant que l’existence n’est pas un prédicat – quand on décrit le sujet en énumérant toutes ses qualités (les prédicats), on n’ajoute rien au sujet en disant qu’il existe. L’existence n’est pas une qualité supplémentaire, c’est juste une manière de dire que la chose « est » avec toutes les qualités qu’on a énumérées.
Malgré les critiques, l’argument ontologique continue à fasciner les philosophes. Comme l’a remarqué Bertrand Russell, « Il est plus facile d’être convaincu que l’argument doit être fallacieux que de trouver précisément où repose l’erreur. »3
–
1- Du grec ontos, être.
2- Proslogion, Chapitre II.
3- Bertrand Russell, History of Western philosophy.
« Il semble actuellement que la science ne sera jamais en mesure de lever le voile sur le mystère de la création. Pour le scientifique qui a vécu avec sa foi dans le pouvoir de la raison, l’histoire se termine comme dans un cauchemar. Il a escaladé les montagnes de l’ignorance, il est sur le point de conquérir le plus haut sommet, et alors qu’il se hisse sur le dernier rocher, il est accueilli par une bande de théologiens qui sont là depuis des siècles. »
Robert Jastrow, God and the Astronomers, W. W. Norton, 1992, p. 107
Avez-vous vu la dernière réalisation de James Cameron : « Avatar » ?
Si ce n’est pas le cas, précipitez-vous dans votre cinéma le plus proche. Le film vaut largement le coup d’œil !
Mais je n’écris pas simplement pour donner mon opinion. Le film « Avatar » est aussi une apologie du panthéisme – doctrine philosophique ou religieuse qui identifie Dieu et l’univers et qui appelle l’humanité à une communion religieuse avec le monde naturel. Ce thème refait régulièrement surface à Hollywood. C’est la vérité découverte par Kevin Costner dans « Danse avec les loups », c’est le fil rouge des films Disney « Le Roi Lion » et « Pocahantas », ainsi que le dogme de George Lucas dans la série « Star Wars ».
Sans révéler tous les secrets du film, avant la grande bataille finale, le héros du film, Jake Sully, adresse une prière à la déesse Nature (Eywa). Il lui demande de défendre la cause du peuple Na’vi (les bonshommes bleus donc). Neytiri, sa petite amie présente à ce moment, lui explique que Eywa ne peut pas prendre parti pour un camp ou pour un autre (mauvais ou bon), mais qu’elle s’efforce de respecter l’équilibre dans la nature. On est en plein dans le panthéisme !
Cependant, à la fin du film, Eywa – la déesse nature – prend partie en faveur des autochtones en combattant à leur côté contre les humains. Curieux, n’est-ce pas ? Hollywood aurait-il vu les limites du panthéisme ? En effet, le panthéisme d’une manière générale enseigne que tout n’est qu’un, que tout est Dieu. Il n’y a ni bien, ni mal. Tout est une question d’équilibre des forces (ou énergies). Pourtant, la déesse Nature décide de prendre partie en faveur du bien contre le mal (« Elle a répondu à la prière » dit d’ailleurs Neytiri). À ce moment du film, le panthéisme est supplanté par le théisme. Dieu prend partie en faveur de la justice lui qui déteste l’injustice.
C’est un choc des visions du monde ! Bien que la spiritualité de la nature d’Avatar soit attractive, même à Hollywood, on ne suit pas le Panthéisme jusqu’au bout de sa logique. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas de réponse au bien et mal que nous expérimentons. Le Panthéisme offre une intimité attractive avec la nature mais dès lors que nous faisons face aux petites et grandes souffrances de la vie, il reste silencieux. Il n’appelle pas le bien « bien » et le mal « mal ». L’exploitation humaine des Na’vis est juste un déséquilibre dans la nature. Mais la nature est neutre.
Cependant, en dépit de la contradiction évidente, Avatar ne peut pas éviter l’élément moral qu’offre la vision du monde Théiste. L’injustice est trop réelle et Dieu est du côté de la justice. On ne peut pas raconter des atrocités comme Avatar et rester neutre. Nous ressentons le besoin d’affirmer que ces atrocités sont mauvaises. Nous voulons voir les méchants dans Avatar échouer et être punis, à juste titre, parce que nous désirons voir la justice. Nous reconnaissons qu’une divinité qui reste neutre devant le mal n’est pas digne de notre adoration.
En contraste, il est intéressant d’observer que la vision du Christianisme de communion avec la nature, avec Dieu et avec les autres a une composante morale centrale : Jésus-Christ meurt sur la croix pour que le mal et l’injustice soit expiés. Il offre une relation spirituelle non en dépit de la justice, mais précisément parce la justice a été satisfaite. Dieu est du côté de la bonté et il offre sa vie pour racheter le mal.
J’aime regarder des films, ainsi que les bonnes histoires racontées. Mais je suis particulièrement heureux quand le moment de tension vient, quand le combat final contre le mal pour le bien est là parce que Dieu accomplit la même chose.
Ce mois-ci, nous vous proposons une série sur la connaissance et les conséquences existentielles de l’existence de Dieu publiée en 2006:
- Le pari de vivre 1 : de quoi pouvons-nous être sûr ?
- Le pari de vivre 2 : évaluer les conséquences de l’inexistence et de l’existence de Dieu
- Le pari de vivre 3 : faire le premier pas – le témoignage de Sheldon Vanauken
Bonne année 2010 à chacun !